Pierre Coopman, février 2012,
Photo : Rola Ibrahim, journaliste de la chaîne Al-Jazeera (Fadi Al-Assaad /Reuters)
En 2010, l'affaire des démissionnées d'Al-Jazeera avait ébranlé la réputation de la célèbre télévision satellite installée au Qatar. La Fédération internationale des journalistes avait demandé à Al-Jazeera d'expliquer les circonstances qui avaient amené cinq femmes journalistes à renoncer à leurs postes. Jumana Namur, Lina Zahreddin, Lona Al-Shibel, Julnar Mussa et Nofar Afli quittaient leurs fonctions, se plaignant de harcèlement et de remarques répétées à propos de leurs tenues vestimentaires "trop légères".
La faiblesse des droits syndicaux au Qatar était également pointée du doigt par l'IFJ. Al-Jazeera n'avait pas entièrment refusé la voie du dialogue avec l'IFJ et s'engageait à améliorer sa gestion future du personnel, afin d'éviter la répétition de ce type de démissions collectives. L'IFJ notait néanmoins que les journalistes auraient dû avoir l'occasion, dès leurs premières plaintes, de s'adresser à un syndicat, pour éviter que le conflit ne s'envenime.
Depuis cette affaire, Al-Jazeera s'attache à redorer son blason "féminin". La chaîne communique afin de promouvoir une image positive de "son apport fondamental dans l'accès des femmes arabes aux fonctions de journaliste". Plusieurs d'entre elles sont devenues réputées et reconnues pour leurs qualités professionnelles. Même l'image générale de la femme dans le monde arabe se serait améliorée grâce à Al-Jazeera, si l'on en croit l'analyse laudative publiée le 15 novembre 2011 par la chercheuse et sociologue Hasna Hussein, sur le site internet de la chaîne, dans un article intitulé "Al-Jazeera et les voix émergentes des femmes". Téléchargement Aljazeera_hasna_hussein (en arabe)
La "politique féminine" d'Al-Jazeera
Citant plusieurs recherches menées ces dernières années sur la question du genre au sein des télévisions arabes et de Al-Jazeera, notamment celles de la politologue franco-tunisienne Olfa Lamloum et de l'universitaire américain Philip Seib, Hasna Hussein rappelle que durant de longues années, lors de leurs apparitions sur le petit écran, les femmes arabes restaient confinées dans des rôles traditionnels, en participant à des programmes concernant surtout la maison et l'éducation des enfants. Parmi les premières à combattre ces stéréotypes, Hasna Hussein épingle Toujan Al-Faisal, ancienne journaliste de la télévision jordanienne, défenseuse des droits de l'homme, qui devint aussi la première femme membre du parlement à Amman.
Celles qui comme Toujan Al-Faisal ont réussi à briser le symbole de la femme-objet, se sont appuyées sur leur parcours professionnel, sur l'indépendance que leur permettaient d'acquérir leurs compétences en langues étrangères et leur capacité à gravir les échelons hiérarchiques. Grâce à Al-Jazeera, pour la première fois sur les écrans des télévisions arabes, des femmes journalistes ont animé des talk-shows. C'est chez Al-Jazeera qu'elles ont fait leurs premières armes, dans le domaine de l'information, à travers des émissions-débats, des reportages analytiques, abordant les dossiers épineux aux niveaux national ou international. Elles y ont également assumé des fonctions de terrain, comme correspondantes de guerre en Palestine (Jifara Al-Bedeiri et Shirin Abou Aqila) au Liban (Katia Nasser) et en Irak (Atwar Bahjat, tuée durant un reportage à Samarra, en 2006). Al-Jazeera aurait également grandement contribué à permettre aux femmes d'influencer les opinions publiques. Elle aurait ainsi changé la représentation négative des femmes «objet» qui était véhiculée par les médias arabes, pour proposer des images plus positives de journalistes féminines menant des entretiens télévisés, de femmes engagées et de militantes du "printemps arabe" (...)
Un "style féminin" copié par d'autres
Cette "politique féminine" a acquis valeur d'exemple dans les médias par satellite. Les chaînes arabes concurrentes (essentiellement Al-Arabiya) ont été forcées de marcher sur les traces d'Al-Jazeera. Elles ont copié le style de ses talk-shows en permettant à des présentatrices autonomes de préparer des sujets et de sélectionner des invités (...) elles ont permis l'émergence d'un nouveau groupe de "faiseuses d'opinion" des médias arabes : "Des professionnelles féminines sont maintenant en mesure de guider et de sensibiliser l'opinion publique sur les grandes questions politiques et les sujets d'actualité (...) y compris sur des questions de religion et de croyance dans les émissions religieuses, avec aussi bien des femmes que des hommes de religion."
"Le risque d'un retour aux télévisions gouvernementales et à leur style sclérosé se serait considérablement réduit", selon Hasna Hussein (...) "Durant le Printemps arabe, les chaînes satellitaires ont montré que les femmes de la rue arabe sont également capables de faire entendre leur voix (la blogueuse tunisienne Lina Ben Mhanni ou, entre autres exemples, les militantes égyptiennes Asma Mahfouz et Esraa Abdel Fatah). La journaliste yéménite Tawakkul Kermane qui a obtenu le Prix Nobel de la paix a d'ailleurs récolté les fruits de ses efforts et de sa lutte incessante pour libérer son pays de la dictature. Il ne serait donc plus possible de revenir en arrière dans le parcours de la lutte des femmes pour l'égalité, en particulier dans l'accès aux centres de décision dans les médias."
Islamiste et féministe ?
Que faut-il penser de ce tableau presque idyllique dressé par Hasna Hussein ? Entre autres, l'accusation d'islamisme exprimée de manière récurente par les nombreux détracteurs de la chaîne, n'est pas abordée... Selon Mohammed El Oifi, politologue, spécialiste des médias arabes, chargé de cours à Sciences Po, "Si Al-Jazeera était vraiment une chaîne islamiste, toutes les femmes y seraient voilées, ce qui est loin d'être le cas. Un clan de laïcs libéraux à l’intérieur de la chaîne est en opposition directe avec les islamistes. Il y a également un clan de nationalistes arabes, même si ceux-ci ont perdu du terrain depuis 2003."
Dans un article publié en juin dernier sur le site grotius.fr, Mohammed El Oifi relate également comment l'équipe des journalistes féminines syriennes de Al-Jazeera a commencé à se déliter dès le début de la crise dans leur pays d'origine. Certaines, comme la présentatrice du journal télévisé Rola Ibrahim, ont choisi de rester à Al-Jazeera. Même si "l’intimidation des journalistes peut aller jusqu’à brûler leurs maisons ou demander à leur famille de prendre publiquement leurs distances avec eux", comme ce fut le cas de Rola Ibrahim.
D'autres, comme Luna Shibil, on très vite démissioné, non sans "avoir mis en cause l’agenda politique de la chaîne et sa couverture des évènements qui serait attentatoire à la sécurité nationale syrienne". Le discours nationaliste de Luna Shibil et sa défense de la politique du gouvernement syrien "se sont heurtés à une véritable difficulté de présenter son point de vue d’une manière argumentée (...) En reprenant les thèses des services de sécurité syriens qui attribuent la crise à une offensive des salafistes, la journaliste Luna Shibil s’est retrouvée dans l’incapacité d’expliquer la multiplication des manifestations relativement importantes dans le pays (...)"
La chercheuse Claire Gabrielle Talon, auteure du livre "Al-Jazeera, de la liberté d’expression dans une pétromonarchie" (1) analyse quant à elle que Al-Jazeera reste un “objet dérangeant”, en ce sens qu’elle “offre le spectacle d’un dispositif pluraliste institué par un Etat rentier indépendamment de tout processus de représentation politique”.
La nature et l'existence même d'Al-Jazeera représentent une question non résolue, conclut Claire Gabrielle Talon : "Des pratiques journalistiques libérales sont-elles possibles dans un cadre non démocratique ?"
A lire également : Ce que Wikileaks nous apprend sur Al-Jazeera
(1) Issue d’une thèse de doctorat soutenue en mai 2010 à l’Institut d’études politiques de Paris, avec Gilles Kepel, cette analyse repose sur plus de cent vingt entretiens menés entre 2005 et 2009.
Suivre Arab Press sur Facebook
Commentaires